2012年4月25日水曜日

「『夢判断』フロイト」、東京大学出版会『UP』編集部編『ブックガイド 東大教師が新入生にすすめる本』、2012年4月25日刊、276頁、p.51



S. フロイト『夢判断』 高橋義孝 訳 新潮文庫 上・下 (原著Sigmund FREUD, Die Traumdeutung : 新訳は、『夢解釈』新宮一成 訳、岩波書店刊『フロイト全集』第4巻・第5巻所収 )

 人間若い頃には夢に関心があるものである。 それは、自分の将来の夢というときの願望のことであったり、空想や想像といったことであったり、より具体的な表現としてイメージ化された作品であったりもする。あるいは、端的に、日常睡眠中に自分が見る夢にも若者は大いに興味を持つものである。そして、人生の始まりにある者にとって、これはとても大切なことであるはずだ。
 夢の解釈に関しては、古代以来幾多の書物が存在する。本書は、フロイトが一九〇〇年という日付を選んで世に送り出した精神分析の誕生の書である。同じ一九〇〇年には現象学の祖フッサールが『論理学研究』の第一巻を刊行し、ソシュールがジュネーヴで音声学や詩法を講義し、プルーストがベルクソンのコレージュ・ド・フランス開講講義に列席していた。世界が新しい世紀を迎えようとするとき、夢を手がかりに、人間心理や人間文化の成り立ちを読み解く新しい知の枠組みをフロイトは提示したのである。
 二十世紀以後の世界は、それ以前の時代とはまったく異なっている。産業と技術が、夢を加工し生産しするようになった。夢は、家族や共同体を離れて、電話やレコードや映画、ラジオやテレビを通じて流通し、大衆の無意識を作り出すようになった。ハリウッドの映画やディズニーのアニメ、あるいは、私たちの日常を取り巻く広告や、スターやタレントたちの存在を考えてみるといい。そうしたすべては二十世紀以後の世界における夢の存在を表している。
 あるいは、夢の心理の奥底には、言いようのない不安や暗い衝動が潜んでいて、やがてそれが世界戦争や全体主義を生み出していった。
 『夢判断』は、そうした全ての現代人の夢の原理を解き明かそうとした企てであって、ぼくたちの日常の眠りに訪れる夢を、この世界の存立をめぐる問いへと一直線に結びつけてくれている本なのだ。
                                 

2012年2月11日土曜日

« La force de l’impermanence et un espoir de l’esprit », in L’Archipel des séismes, sous la direction de Corinne Quentin et Cécile Sakai, éd. Picquier Poche, février 2012, 410 p. pp. 61-70



 La force de l’impermanence
 et un espoir de l’esprit

 par Ishida Hidetaka (Université de Tokyo)

   Aucune nation autre que le Japon n’était censée être mieux préparée à un aussi grand séisme ; aucune population autre que celle du Tôhoku n’était censée être aussi conditionnée aux risques d’un tsunami si gigantesque. Cependant le 11 mars 2011 a bien eu lieu. Et il a surpassé toute imagination et démenti toutes les prévisions.
   Au dixième étage d’un bâtiment de l’université de Tokyo à Hongô où je présidais une séance coutumière, une première secousse se fit sentir, sans que cela sorte de l’ordinaire. D’abord une onde « P » -- puis, après un intervalle, une deuxième secousse plus importante « S » -- : n’importe quel habitant de Tokyo sait lire cela et si la longueur de cet intervalle est suffisante, on peut en déduire qu’il ne s’agit pas d’un séisme trop méchant. Or, chose inhabituelle, ce jour-là l’onde allait en s’amplifiant : tout l’étage se mit à vaciller comme dans un mouvement de pendule et nous ne pouvions plus rester ni debout ni assis. Chacun s’abrita alors sous une table pour éviter des chutes éventuelles d’objets : malgré notre confiance dans les constructions parasismiques, si le tremblement de terre avait continué encore quelques dizaines de secondes nous aurions sans doute cédé à la panique. La longue secousse enfin passée, le programme « alerte aux séismes » de nos portables se mit immédiatement à sonner et sur nos écrans s’afficha en rouge une carte du Japon annonçant l’arrivée imminente d’un tsunami de plus de 6 mètres d’abord, puis de plus de 10 mètres sur toutes les côtes du Tôhoku.

Un triple désastre
Les régions côtières du Tôhoku ont été totalement dévastées. Le fond du Pacifique s’est fracturé sur une vaste étendue de 500 kilomètres de long et 200 kilomètres de large.
   Plus de six préfectures ont été directement touchées ; le bilan des pertes humaines a atteint le chiffre de 20.000 morts et disparus dont environ 90% auraient été emportés par le tsunami. Plus de 300.000 habitants attendaient les secours dans quelque 2.300 centres d’évacuation ou abris précaires dispersés le long de 500 kilomètres
   Il est vrai que le Tôhoku a déjà connu des tsunami : notamment le tsunami de Sanriku en 1896 qui a fait plus de 20.000 morts et celui de 1933 plus de 3.000 victimes et après lequel un gigantesque mur de protection de 10 m de haut et de 2.400 m de long a été construit : il a été détruit le 11 mars dernier.
  A ce gigantesque séisme, sont venus, comme on le sait, s’ajouter les pannes et accidents des réacteurs de la centrales nucléaires de Fukushima.
   Séisme, tsunami et accident nucléaire. Ce triple désastre sans précédent ne pouvait que déclencher une profonde secousse dans la conscience des Japonais en réactivant différentes couches de la mémoire collective.

  La semaine qui a suivi cette terrible journée, j’ai assumé la direction de la cellule de crise de ma faculté.
   La rédaction d’un journal français m’a demandé, par courrier électronique, un article que je me suis empressé d’écrire malgré mes multiples occupations du moment : il me semblait que c’était mon devoir d’intellectuel. Mon article a été envoyé au journal dans la semaine suivant le 11 mars, mais n’a été publié que beaucoup plus tard, à la fin du mois, réécrit dans une forme que je n’ai pas vraiment reconnue. (Le Monde diplomatique éd. site web avril 2011). Je vais essayer de restituer ici le fil de mes réflexions notamment dans sa dimension ontologique et tragique, en mettant à jour les données dont je dispose.

Grande confusion
  Six mois ont passé depuis ce jour-là. Le pays ne semble toujours pas sorti de son état de grandes confusion.
  On a découvert beaucoup d’irrégularités qui étaient dissimulées dans la gestion des centrales nucléaires, et qui sont des causes directes ou indirectes des accidents du Fukushima. On n’a cessé de découvrir les défauts du système de sécurité : méconnaissance du risque de tsunami, manque de transparence quant à l’évaluation des risques, défaut des institutions de contrôle et de surveillance, atermoiements lors des décisions pour gérer la crise, etc.
   On retrouve hélas telles quelles les incompétences d’avant le 11 mars, ce qui a pour conséquence une généralisation du discrédit, de la perte de confiance, de la méfiance ou de la résignation désespérée de la population envers les hommes politiques, les média ou le monde scientifique.
  Cependant, cette condamnation morale, quelle que juste qu’elle soit, restera de courte vue et ne touchera pas au fond du problème, tant qu’on continuera tout simplement à se tromper de mondes : on sera toujours dans la même erreur tant qu’on continuera à croire que l’on est toujours dans le « monde d’avant ».

Les mondes incompossibles *
   C’est parce que cette catastrophe a eu lieu que les fautes, les incompétences, les erreurs ont été découvertes, autrement dit sans cette catastrophe tout serait resté dans l’ombre. Devant cette évidence, toute critique est impuissante.
   Indéniablement la catastrophe est une expérience irréversible dans le temps : le monde a tout simplement changé de faces : nous ne sommes plus à la même époque depuis le 11 mars.
   Le monde d’Adam pécheur n’est pas le même que celui d’Adam avant son péché, de même le monde où a eu lieu le 11 mars n’est pas le même que celui où l’on ne connaissait pas le 11 mars. Tant que cette question des mondes incompossibles ne sera pas bien pensée, beaucoup de décideurs, de journalistes et d’intellectuels persisteront dans leur erreur. Pourtant,  cette évidence est connue des victimes et ressentie par tout le monde.
   La catastrophe serait un événement morphogénétique du temps : étant à la même place, subitement on n’est plus dans le même monde. Nous sommes encore peu habitués à cette incompossibilité des mondes.

La monade étourdie
   Dans mon laboratoire d’analyse de la télévision, nous avons stocké et analysé toutes les émissions des sept chaînes de télévision visibles à Tokyo durant la semaine qui a suivi le 11 mars.
   Qu’a-t-on vu et entendu durant ces sept jours ? Et que n’a-t-on ni vu ni entendu ?
   Ce fut d’abord un ébralement et un effondrement général du système de diffusion télévisuelle. Toutes les émissions ont été interrompues et des flots d’informations ont envahi l’écran. La télévision a perdu tous ses programmes durant une semaine.
   Le petit écran est comme une personne sociale collective. Etant un deixis social (dispositif social du « nous - ici et maintenant »), elle est comme une grande monade sociale. Or cette monade qui devrait refléter tout l’univers a été ébranlée de fond en comble et ses courroies de transmission ont été brisées.
   Le 11 mars, le sol ébranlé après la secousse, la télévision tenta difficilement de rétablir ses réseaux de diffusion en reliant les stations locales et en cherchant à se connecter avec les studios locaux et les personnes sur place. Certes, les images du tsunami en direct sont arrivées comme un flots d’informations mais par des moyens de fortune .
   Le premier jour, la monade télévisuelle est frappée de cécité ; elle est dans la nuit du monde.
   Le deuxième jour, les images prises depuis les hélicoptères font découvrir un territoire en ruines. Dans l’après-midi, se produit un événement nouveau : l’explosion d’une centrale nucléaire. Puis les reporters atterrissent, les images du sol se mettent à arriver.
   Le troisième jour, commencent le réseau et les relais de transmissions se rétablissent, l’ accident nucléaire s’avère extrêmement grave et le monde est mis sous la menace d’un grand inconnu qui commence à hanter l’écran.
   C’est comme si en l’espace de sept jours on assistait à une sorte de récit à l’envers de la Genèse, une sorte de contre-Genèse.
   La Monade télévisuelle croit tout voir et se considère toujours comme parfaitement consciente de ce qui se passe dans l’instance sociale de sa téléprésence.
   Or le monde a changé de visage le 11 mars et les événements ont échappé à l’œil de cet organe social. C’est comme si la monade télévisuelle était tout d’un coup étourdie, elle a perdu conscience et quand elle se réveille, elle se retrouve dans un monde tout autre.

Resurgissement des mémoires
   Le temps est sorti de ses gonds. Et ce grand tremblement du sol a libéré les mémoires de la terre.
   On a constaté qu’une catastrophe a pour effet d’en rappeler d’autres ayant eu lieu par le passé : dans la catastrophe on voit remonter les  mémoires archaïques d’univers passés.
   L’événement a été perçu comme une épreuve majeure subie par la nation japonaise, la troisième sans doute de l’âge moderne, les deux précédentes étant la Restauration du Meiji de 1868 et la Défaite de 1945.
   Les grands séismes du passé ont été eux aussi rappelés à la mémoire : celui de Kobé en 1995, celui du Kantô en 1923 ainsi que les tsunamis successifs du Tôhoku sus-mentionnés.
  Mais au-delà de ces mémoires historiques de l’âge moderne, de façon beaucoup plus diffuse mais bien plus fondamentale, est également remonté un fonds culturel immémorial.
  Les sismologues ont avancé l’hypothèse d’un « super-cycle de 700 ans » pour expliquer ce séisme géant de magnitude 9 ; le grand séisme du Jôgan en 869 a été exhumé d’archives millénaires et analysé comme un antécédent de la récente catastrophe.
   A côté des ces arguments scientifiques, on a découvert que les emplacements des sanctuaires shintô, les jinja, ainsi que l’étymologie de leurs noms tels que le Namiwake, étymologiquement «séparant eaux et terre» ou le Tsunomitsu, «vagues envahissantes», portaient et véhiculaient la mémoire orale des tsunamis.
  Dans le grand séisme, l’histoire est mise au niveau de la géo-graphie (= l’écriture de la terre) : ainsi remontent « les couches archaïques de la conscience historique » consistant, pour le cas japonais, en «devenirs perpétuels et propension des choses», (l’expression est de Maruyama Masao** : Rekishi Ishiki no « Kosô », in Chûsei to Hangyaku, Chikuma Shobô, 1992) que nous pourrions mettre provisoirement sous le terme d’animisme.
   Il est frappant de voir avec quelle ardeur les sinistrés eux-mêmes ont recherché des restes de leurs mémoires dans les ruines de leurs maisons: notamment les « ihai » (ces tablettes bouddhiques placées sur l'autel des ancêtres et qui rappellent le nom posthume donné au mort lors de la cérémonie funèbre) qui demeurent les liens les plus essentiels avec les âmes des ancêtres dans la tradition bouddhique.
  Depuis le tsunami, le travail de restitution des objets de mémoire est d’ailleurs toujours en cours ; un formidable besoin d’archiver les souvenirs est ressenti. Les recherches dans les décombres et le travail de restitution aux familles sont menés avec de l’aide de bénévoles.

La force de l’impermanence
  Ainsi, après la catastrophe, les couches de la mémoire collective se réveillent et se mobilisent en profondeur.
   Dans l’archipel, l’impermanence du monde n’a jamais véritablement scandalisé les habitants, elle a constitué au contraire la condition fondamentale des hommes : le monde est impermanent, il faut donc vivre la vie de ce monde (ici et maintenant) avec le maximum de détermination éthique envers soi et envers autrui. Telle serait une leçon de morale humaine à la japonaise, qui ne passe pas par la transcendance et reste foncièrement d’une portée locale.
   Ce constat d’impermanence ne signifie pas une résignation ; au contraire, il constitue le fond éthique d’un être au monde. Ce monde est inconstant et passant avec les âmes qui peuplent l’univers. Un grand cataclysme est une occasion de dévoiler ce substrat éthique dans la population, et l’on voit qu’il s’enracine dans la géo-histoire du pays.
 
  Tokyo le 1er novembre 2011 

* chez Leibniz-Deleuze : je me réfère ici à la pensée sur les « mondes possibles » : Leibniz-Kripke-Deleuze. Comme on sait, l’«optimisme » de Leibniz est à l’origine de la polémique sur le « Grand Séisme de Lisbonne de 1755 » au temps de la naissance des Lumières (Voltaire, Rousseau, Kant ). Le « meilleur des mondes possibles » n’exclut cependant pas la « catastrophe » après quoi les mondes ne sont plus « compossibles » - donc désormais « incompossibles » - du moins dans notre temps qui est, contrairement à chez Leibniz, sans instance divine.

** 1914-1996, un des principaux politologues et théoriciens politiques japonais du XX siècle. En français :
Essais sur l'histoire de la pensée politique au Japon (Presses universitaires de France), Les intellectuels dans le Japon moderne (in Cent ans de pensée au Japon 2, Philippe Picquier).

Ishida Hidetaka est professeur à l’Université de Tokyo, spécialiste des médias, il a écrit de nombreux ouvrages en japonais, dont les Média et la vie quotidienne (Kigô no chi / media no chi, Presses de l’Université de Tokyo, 2003), Le Tournant numérique du Savoir (Chi no Degital Shifuto, Kobundo Press, 2006) et Philosophie contemporaine (Gendai shisô no kyôkasho, Chikuma Shobô, 2010).



2012年1月31日火曜日

« Qu’est-ce que les Lumières ? : sur l’éthos d’un intellectuel universel », in Katô Shûichi ou penser la diversité culturelle, sous la direction de Jean-François Sabouret, CNRS Editions, janvier Paris 2012, 114 p.

「啓蒙とは何か?:普遍的知識人のエートスについて」
Qu’est-ce que les Lumières ? sur l’êthos d’un intellectuel universel
 石田英敬(東京大学)

1「啓蒙」のエートス
 まず私の発表のタイトルから説明したいと思います。
「啓蒙とは何か?」は周知のようにカントの有名なテクストであり、晩年のミシェル・フーコーがそこから出発して「近代性(モデルニテ)」に関する有名な講演を行ったテクストでもあります。
 このような二重の参照のもとに加藤周一についてお話をすることには理由があります。私は、加藤周一が、丸山真男とともに(あるいは、さらに鶴見俊輔のような幾人かの希有な同世代の大思想家とともに)、二十世紀後半以降の現代日本において、福澤諭吉や中江兆民など明治以降の日本の近代を生み出した「啓蒙」の系譜を引き継ぐ思想家であると考えているからです。
 その「啓蒙」とは、ひとつの「近代的な態度attitude moderne」に根ざすものであって、思考におけるその「態度」こそが、加藤を、「普遍的知識人」にしたものだということを、これからお話しようと思うのです。
 加藤は現代日本の最大の百科事典『世界大百科事典』の編集長でした。彼はまた丸山真男とともに、福澤諭吉に始まる日本の「啓蒙」の最大の理解者であり、近代の「人間の権利」や民主主義、知識人の責任といった、根本的な価値を擁護した点において、まさしく「啓蒙」の正統な継承者であったといえるでしょう。
 私が注目したいのは、「思想」や「体系」の手前において、「思想の可能性の条件」自体を形づくる「思考の態度 attitude dans la pensée」です。「エートス」というヴェーバー=フーコーの用語を私が使用することの理由はそこにあります。といいますのも「普遍」とは、近代以降(すなわちカント以降)においては、まさに、この「態度」と切り離せない「価値」のことであると私は考えるからなのです。
 時間が限られていますから、哲学的議論を振り返ることはできないのですが、カントがその「啓蒙とは何か?」で、「啓蒙」とは「未成年状態からの脱出 sortie de l’état de minorité」であり、「敢えて知れ(Aude saper)」を標語として「人類がついに自分自身の理性の行使をするモーメント le moment dans lequel l’humanité enfin parvient à excercer sa propre raison」であると捉えていたこと、それを受けてフーコーは、「啓蒙」の「哲学的エートス」とは「極限に立つ態度 attitude-limite」であり、「理性の普遍的で自由で公的な使用 l’usage universel, libre et public de la raison」が成り立った瞬間にこそ「啓蒙」はあるのだ、と述べていたことを指摘しておきましょう。
 お話したいのは、「西洋的な普遍」や「東洋的な普遍」、あるいは「超歴史的な普遍」が存在するのではなく、むしろ、人々を捉えている文化的価値の体系の外に出て、理性の自律的で自由な行使を果たしえたとき、すなわち「理性の公共的な行使」を行いえたときにのみ、「普遍」は成立するものであるという、歴史的な経験のことなのです。
 
2 「評論家」という「精神の自立」
 さて、そこで「加藤周一」という「精神の態度 attitude de l’esprit」が、どのように生み出されたのかを少し考えてみようと思います。
 自伝「羊の歌」第二巻に、「格物致知kakubutsu chi chi」と名打たれた最後の章のひとつで、医学の専門家であることに終始符をうち、「非専門化の専門家になろうと志した」と述べられています。「普遍的知識人」の「志(エートス)」が決定された時期のことを書いていると思われる。
 「格物致知」という朱子学の用語からとった章題自体が、非常に意味深い。朱子の「大学」(Tseng-Tseu La Grande Etude)のなかの標語ですが、作者にとってのあらゆる中心的な主題が込められている。「物の道理を窮め、判断力をたかめる」ことが、「理想の政治の基本条件」である朱子の命題は、まさに「啓蒙とは何か?」のカントと同じ標語であるといってもよい。
 さて、これ以後、加藤は職業的には日本では「評論家」と呼ばれるような文化的存在になるわけですが、この「評論家」という語を加藤の場合にはおそらく積極的な意味で捉え返す必要があると思います。「非専門化の専門家」というが実際の社会的存在としては「評論家」という姿で現れる。しかし、カント的な意味で、「critiqueによって立つ人」、フーコーが「極限に立つ人」と言うのと同じ意味で、文化の極限に立つ人、領域の極限に立つ人の活動が生まれたのだろうと考えてみることはできるはずです。
 
3 『日本文化における時間と空間』をどう読むか?
 さて、このセッションのテーマである『日本文化における時間と空間』という著作をどう読むのかというテーマに移りたいと思います。
  なぜ、90歳に近づこうとする最晩年の巨大な「評論家」が、このようないわば太い「巨匠の筆致」で要点を書き下したような、書物(「私が日本思想史についてきたことの要約」と著者は「あとがき」で述べています)を書くことになったのか、という「精神の軌跡」に関わる考察です。
 加藤の著作を読んできた読者であれば、ここには、1955年の論考「日本文化の雑種性」以後の加藤の思考のエッセンスが述べられていることを容易にみとめるでしょう。
 また『日本文学史序説』の読者であれば、あの大著(それを私は西洋におけるアウエルバッハの『ミメーシス』(Auerbach Mimésis)に比較しうる「文学の文明論」の書であると考えていますが)に述べられていた方法が維持され発展させられていることを読み取るでしょう。
 短い報告ですので、私は幾つかの特徴に注目して、この書物に述べられている加藤の思考の「態度」を描いてみたいと思います。
1) 「近代的定立(position moderne)」の態度:
 加藤の論述がつねにそうであったように、この著作においても、「類型」、「表現」、「行動様式」という展開が示しているように、明快な論理的枠組みを設定して「時間」および「空間」について論を立てている。このような組み立ては、加藤においては、比較文化論的な考察の場を設定するための「論理的枠組み」の「定立」の手続きである。丸山においても典型的ですが、「近代の啓蒙家」の思考に必ず現れるこの「定立」の手続き、それを私は「近代的定立」と名付けようと思います。
 加藤はこの「近代的定立」を「普遍の問い」を立てるための初発的身振りにしている。
 文体論は今日は詳しく扱えない問題ですが、加藤がこの著作においても(先行例は、『日本文学史序説』ですが)日本語の「シンタックス」の問題、つぎに日本語の時制という「アスペクトの問題」と、この啓蒙家の文体による「近代的定立」の問題を重ねてみると面白いことが分かると思います。
 日本語における「語順」の問題を、いわば捉え返すかたちで、加藤の「問題の定立」はつねに「ジェネラルな問い」から説き起こされます。いわば可能な限り「普遍」的な視点を確保するための「思考の文体」なのです。

 2) 「翻訳」の態度:
  加藤は、これもまた丸山と並んで、漢字文化(la culture de lettres chinoises)の記憶がまだ生きていた最後の知識人の世代であると思います。これもまた日本の「啓蒙」の特徴といえる。「近代の定立」と今し方名付けたジェネラルな問題の提起のあと、加藤の文明論的考察は、つねに、西洋と東洋(とくに漢字文化)との間の境界に立とうとします。「問題系」自体を、西洋の用語と東洋(中国)の用語とに相互翻訳しつつ、「日本文化」の「雑種性」を解き明かそうとするという思考の態度です。
 強調しておきたいのは、これは明確に日本特殊論からもナショナリズムからも遠い立場であることです。加藤の論は、文化の本質論ではなく、できる限りの知識をあつめて、おおよそこのように考えられるのではないかという、今の用語でいえば「間文化的考察 réflexions interculturelles」に終始していることに注目すべきです。(最初期の「日本文化の雑種性」以来加藤は一貫して、ナショナリスティックかつナルシシックな日本文化論に厳しい批判を加えてきていました)。「翻訳の近代」という丸山と加藤との対談録がありますが、加藤は丸山とともに文化「翻訳」としての「啓蒙」の系譜のなかから、日本文化を問い直すという姿勢を一貫した方法とした人であったといえるのです。

3) 人文学的態度 (attitude humaniste)
 上記の「翻訳」的態度と切り離せないのですが、加藤の特徴はなんといってもその「博学」です。西洋、中国、日本のあらゆる学識を網羅したその「百科全書」的と呼んでよい博学にもとづいて、「普遍的な視座」から、日本文化の位置を定めようと企てた大知識人でした。彼が、現代日本の最大の百科事典である平凡社「世界大百科事典」の編集責任者を務めたことが、加藤の現代の「百科全書」派としての位置を如実に表しています。「非専門化の専門家」は、現代では(少なくとも私たちの国では)珍しくなった、稀に見る「博識」の力によって、「普遍的」視点からの「総合」を行う人であったといえるのです。
 あるいはまた、「文学」の役割に注目してもよいでしょう。『日本文学史序説』に述べられたように、日本においては「文学」および「造形芸術」が文化における「思想の表現」であるとした、加藤の立場は、かれの文明論を基本的に「文献学的」かつ「人文学」的な性格のものとしています。じっさい、『日本文化における時間と空間』においても、文学、建築、住居などに与えられている、説明的位置をみればそれは明らかです。

4) 倫理的態度(attitude éthique)
 加藤は、政治的な意味でも、「大知識人」(おそらく「最後」の)でした。彼は、フランスでいえば「アンガージュマン」を回避しなかった。この著作でも文明論的な言明から、政治や外交や戦争の今日的問題へと議論が一般化される箇所が随所にみられる。文化の「類型」から「表現」へ、そして、「行動様式」へという著作の展開の論理は、「時間」と「空間」にもとづく認識論的な「批判」から、表現をめぐる「判断力」の批判へ、さらに、「行動」の批判へという、「実践的な批判」への移行の手続きを示しているようにも見える。
 そこに、やはり、近代的知識人における「行動」の問題が影を落としているのを私たちは認めないわけにはいかない。「個」や「個人」の自立の問題です。カントであれば「未成年状態からの脱出(sortie de l’état de minorité)」といったかもしれない「理性の公的な行使」の問題です。思考において「自律的な個人(individu autonome)」へと脱出する態度は、必然的に「他律的な集団 (groupes hétéronomes)」からの離脱を意味している。そのような意味で、漱石以来の近代的知識人の運命を形作ってきたテーマです。
 加藤の「政治的アンガージュマン」は、彼自身の「教養」による自己形成、すなわち「啓蒙のエートス」に根ざしているといえるのです。
 
4 「文化」における「時間」と「空間」
 おそらく、皆さんのなかには、この著作を、そのような加藤の生の軌跡、彼の精神の態度(エートス)として読むのではなく、むしろ、日本文化の特徴および特性を読み取り、その文化を理解する手がかりとして紐解こうという方も多くいらっしゃると思います。
 もちろん、それはもっともなことなのですが、私はこの本をむしろ加藤における「文化間の問い」のなかに位置づけて読む方向についてお話してきたつもりです。
 「時間と空間」は、人類にとってももっとも「普遍的な」所与であると、一応はいえる。カントのいう経験のアプリオリな形式です。しかし、それをどのようなカテゴリで捉えるかとなると、すぐさま私たちは極めて困難な問題に直面することになります。

 「時間」も「空間」も「経験」のアプリオリな形式であると言えば、それらは「普遍」概念であるといえる。しかし、時を指すために「時間」の語が、経験の起こる拡がりを指すために「空間」の語が、私たちの国で使用されるようになったのは、じつはとても最近のことなのです。「time」と「space」の語を訳すために1880年頃に作り出されたに過ぎないからです。中国においてはさらに最近です。
 このことを指摘しているフランスの現代哲学者もいて、中国における「時間」について彼が書いた書物のなかで、フランソワ・ジュリアン(François Jullien)は、そのように発明された用語が、その後、中国語に取り入れられ「shijian(時間)」の語が中国で使用されるようになるのは1908年を最初とすると記しています。
 『翻訳の近代』の共著者の加藤のことですから、日本および中国における「時間」と「空間」の「近代的発明」については、熟知していたに違いないのです。
  ニュートン以後の物理学にとっては、どれほど自明で普遍的でアプリオリな経験の形式であったとしても、時間も空間も「文化的カテゴリ」としては、文化間の「翻訳」を通してしてのみ初めて「比較のテーブル table des comparaisons」に載せることができる。文化の相互理解のための「可能性の条件 condition de possibilité」がうまれたものである、ということ。このことが重要だと思えるのです。
 そのような文化によるカテゴリ化の差異にもかかわらず、翻訳をおこない、比較し、対話することによって、文化間の再カテゴリ化(recatégorisaton) をおこない、批判的考察の幅を広げていくことができる。加藤のような博識家の仕事とは、そのような「雑種化」をとおした「普遍化」の仕事、それこそがまさに「啓蒙」にふさわしい、私たちの世界の「未成年状態から脱出」の仕事であったと思うのです。

パリ日本文化会館シンポジウム 
La Table ronde internationale à la Maison de la culture du Japon à Paris 
« Katô Shûichi ou Penser la diversité culturelle »
Grande salle, le 12 décembre 2009, de 14h30 à 19h 00 
organisée par la Maison de la culture du Japon et le Réseau Asie-Imasie (FMSH-CNRS)


2012年1月16日月曜日

「ハッシズムはもう止まらない!?」『月刊社会民主』2012年1月号

「ハッシズム」はもう止まらない!?

橋下徹現象はもはや現象では収まらない実質的「政治勢力」となりつつある。
この「ハッシズム」を勢いづけた、最大の原因と最大の責任は、本機関誌の発
行元である日本社会民主党をふくむ既成政党にある。各政党はまずこの現実を
直視すべきだ。
2009 年の政権交代以後、いやそれ以前から、この国の政党政治はいったい何を
してきただろうか。社会が大きな困難に直面しているのに既成政党の政治家た
ちはどのような行動をとってきただろうか。鳩山内閣から菅内閣へそして野田
内閣へ、2 年半のうちに三回も首相が交代し、マニフェストに述べられていた公
約も紙クズ同然となった。マイナー政党の社民党もまた、連立政権に参加した
かと思えば、実質のある仕事もきちんとした総括もしないうちに1 年足らずで
政権を離脱し現実性のないご都合主義でふらふらと無原則に振る舞ってきた。
「政権交代」で、政治の刷新が起こるかもしれないという国民のはかない期待
はみるみるうちにしぼみ、人びと無力感と空しさだけが残ることになった。そ
の間にも、日本をとりまく世界情勢は政治的にも経済的にも険しさを増し、国
力の退潮と人びとの将来の閉塞は目を覆うばかりとなっていった。
そして、「2011 年3 月11 日」がやってきた。
何千何万もの人びとが一瞬のうちに命を落としあるいは行方不明になった。幾
つもの町全体が津波にのみ込まれ、家々が破壊された。土地が放射能で汚染さ
れ何万もの人びとが故郷を追われ生業を失った。
この未曾有の破局を前にして、いくらなんでも政治は今こそ目を覚まし、対立
を乗り越え力を合わせて国難に立ち向かい、率先して困窮する人びとに支援の
手をさしのべ、被害からの復旧と地域の復興へと、今回ばかりは団結して事に
当たるだろうと誰もが考えた。いくらなんでも政治家たちはこの後に及んで政
争に明け暮れるほど愚かであるとは誰も想像がつかなかったからである。
しかし、現実はちがった。人びとの最低限のかすかな期待ももはや裏切られた。
もう、人びとには政治に対して信じるべき何もないのだ。国民はもはやこの国
の政党政治を見捨て始めたのである。


だったら、ここは、「ハッシズム」にでも賭けてみるしかないじゃないですか!
そう考える人びとがいて何の不思議もない。決して、すべてを信用しているわ
けじゃない。具体的に何をやってくれるのかはよく分からない。少々危なっか
しいところも感じられる。しかし、いまの政治には期待すべきことなどとうに
なく、自分の生活や将来に関しても失うべき何ものももはやないとすれば・・・。
ここはやっぱり「ハッシズム」でしょう!
ハシモトであれば、とにかく、ダメであることが分かっているものを一掃して
くれることだけはやってくれるかもしれない。世の中は、壮大なるムダ遣いと
既得権と、官僚支配と、働かない政治家と、事実を伝えようとしないメディア
とに牛耳られているのだから、少々手荒な方法をつかってでも、創造のために
はまず破壊が必要だ。そんななかには、いつもお題目のように同じ事を繰り返
して何の役にも立たない政治勢力、とくに、良識顔したやサヨクの連中、彼ら
こそ愚にもつかない非現実的な理屈を述べ立てるだけど最も何の役にも立たな
いリストラの対象だ。ハシモトなら社会の粗大ゴミを一掃してくれることぐら
いはやってくれそうだ。
沖縄のアメリカ海兵隊の県外移転が問題なら、関空に移動させてもよい。それ
こそが責任ある政治家の態度ではないか。原発は早いうちにやめにしてクリー
ンエネルギーに転換していくべきだ。関電の既得権益を打破すべきだ。「大阪都
構想」に市が反対するなら市長になって「合併」を果たそうと戦略を立て見事
にそれをやってのける。これほど、はっきりと物を言い行動に移せる政治家は、
ハシモトしかいないではないか。
だから、「ハッシズム」の進行は当面止みそうにない。政党政治が機能不全から
脱してまともな政治秩序が成り立つようになるならば話は別だが、参議院の権
限が強すぎる現在の政体を憲法改正するなどして変更でもしないかぎり、現在
の足の引っ張り合いからこの国の政治が抜け出せそうな気配はない。
嘆かわしいことに、既成政党の方では、ハシモト人気にあやかろうとすり寄り
を始め、関西財界もこの際ハシモト人気を活用して経済の地盤沈下を食い止め
ようと支援に動き出した。マス・メディアは60 パーセントから70 パーセント
の世論支持を誇るハシモトにもはや批判を向けることなどできず、指導力、決
断力、行動力を褒め称えて持ち上げるばかりだ。
「ハッシズム」はいまやこの国の政治の世界に根を下ろした「体制」になりつ
つあるのである。


「ハッシズム」が「コイズミズム」によく似ていることは知られている。とも
に「劇場型」と呼ばれるメディアを利用した政治コミュニケーションを資源と
して、改革に対する「抵抗勢力」を次々につくって政治的パフォーマンスを繰
り広げていく。「ハッシズム」も「コイズミズム」と同じように、都市型政治の
スタイルであり、既得権益の打破、「ムダ」の削減等の経費節減を打ち出し、「競
争原理」の導入を基本とするネオリベラリズム型の政策を推し進める傾向と見
られている。ただし、既得権益打破、ムダ削減、規制緩和といっても、地方自
治体の改革では、規制緩和すべき「市場」などないから、公共サービスを「売
り払う」パフォーマンスに終始せざるを得ない。学校の「自由化」のように、
学校間を「競争」させたり、福祉施設や文化施設を「格付け」したり「競争」
させたりして、市民を「顧客」に見立てた「サービスの競争」に拍車がかかる
ことになる。これが地方自治における「ネオリベラリズム」の姿だろう。「ハッ
シズム」はサービスの元の言葉「serf(農奴)」さながらに、サービスを「奴隷」
化するのだ。
だから、「ハッシズム」の方が「コイズミズム」よりも人間にやさしくない!コ
イズミが固執したのは自分の靖国参拝だったが、ハシモトは人びとに国歌を「強
制」して歌わせ、「命令」に従わない者を「処分」しようする。「コイズミズム」
は、例え「市場」をではあれ、「自由」にしようとしたが、「ハッシズム」は「強
制」したり、「命令」したり、従わない者を「退場」させたり「やめてもらった
り」することが大好きだ。要するに、「ハッシズム」とは「自由」がきらいな「ネ
オリベラリズム(新自由主義)」なのだ。「コイズミズム」はそれでも明るかっ
たが、「ハッシズム」は攻撃的でとても暗い。


さて、「ハッシズム」を支持しているのはおもに若者たちだ。その点で、かれ
らはまったく正しい。この国には希望がない。自分たちが生まれたときから、
この国は既得権に支配されている。富の分配は、世代間に不平等で、年老いて
いく人口の重荷を背負わされているのは自分たち若者たちだ。既得権者の老人
たちは、戦後福祉国家の恩恵を受けて、医療でも年金でも十分に保護を受けて
いる。そうした老人たちが、自民党や民主党に投票しているから、いまの政治
は保護された老人たちに手厚い保護の政策をおこなって、それでますます国の
借金は膨らんでいく。その借金を背負わされたうえで、まともな就職もできず、
非正規雇用に追いやられて結婚することさえできないのが、自分たち若者だ。
先行世代の既得権益を打ち破り、福祉という名のムダを削り、福祉国家が作り
出した数々の法人のような官僚の天下り機関を精算して、少しは希望をもてる
社会にするためには、「ハッシズム」は一つの解決法かもしれないではないか。
そのように多くの若者たちは思い始めているだろう。

でもな、ほんとうにそうやろか。ほんまの解決にそれがなると思うてんの?
そんな風に、若者たちに語りかけうる言葉を持っていた「ツジモトキヨミ」の
ような稀有な才能をもつ政治家を社民党はもう失ってしまった。悔やんでも悔
やみきれない。ほんまに、アホな政党や!

次に、若者たちに語りかけうる政治勢力が起こるとすれば、それは、やはり
若者たちの間から生まれてくる以外にない。「コイズミズム」が何を残したかを
思い起こしてみよう。熱狂の後、若者たちには、貧困と格差と不安定だけが残
った。この絶望と熱狂との後に、「ハッシズム」が若者たちに何を残すかは、い
まから十分に予想できるだろう。その夜の向こう側にそなえて、若者たちよ、
非情な現実を見据えよ。既成政党なんかにはだまされるな。「ハッシズム」を超
えて、君たち自身の新しい政治勢力を作れ!

2011年3月1日火曜日

« Vent d’Ouest », L’Herne « Foucault », éd. L’Herne, mars 2011, pp.232-236



Foucault et le Japon
Par Hidetaka Ishida (l’Université de Tokyo)

 Ici, la manière de penser antérieure à la modernisation et celle du type de l’Europe moderne coexistent, et je compte travailler à l’analyse de ces questions avec des spécialistes japonais. [1]

1 Le Vent d’ouest

   Foucault visita deux fois le Japon en 1970 et 1978. Le contact avec le pays du soleil levant n’était nullement fortuit. Maurice Pinguet, ami de longue date depuis la rue d’Ulm, enseignait à Tokyo. Il introduisait ses amis très tôt à la vie de l’ « Empire des signes » dès les années 1960, non seulement Foucault mais aussi surtout Roland Barthes, Jacques Lacan, ou Claude Lévi-Strauss : toute la génération structuraliste et poststructuraliste est entrée très tôt à l’archipel grâce à l’auteur de la Mort volontaire au Japon. Foucault a même failli être nommé au poste de professer à l’Université de Tokyo en 1963 ; cette épisode témoigne du lien substantiel qui aller se nouait entre les deux cultures.
   Pour les Japonais qui avaient depuis longtemps pris l’habitude de traduire systématiquement les littératures et pensées occidentales, les polémiques et querelles suscitées par le « structuralisme » (les querelles de la Nouvelle Critique ou les débats Sartre-Foucault, ainsi que les événements de Mai 68), conjuguées avec les arrivées successives de ces principaux protagonistes n’ont pas manqué de provoquer très vite un immense intérêt intellectuel.
   Si en 1970, lors de la première venue de Foucault, seuls la Naissance de la clinique (traduction japonaise en 1969) et la Maladie mentale et de la personnalité (traduction japonaise en 1969) étaient traduites par les soins de la psychiatre Dr. Mieko Kamiya et qu’apparaissait en 1970 juste avant l’arrivée de l’auteur la traduction de l’Archéologie du savoir par le philosophe Yujirô Nakamura, s’en suivront les traductions des Mots et les Choses en 1974, l’Histoire de la folie en 1975,  Surveiller et Punir en 1977. Ainsi quand Foucault revient au Japon en 1978, tous les ouvrages sont traduits ; dans les dialogues entre Foucault et Moriaki Watanabe, il est question de traduction en cours du premier tome de l’Histoire de la sexualité, la Volonté de savoir préparé par ce dernier[2].
   Ce sont d’abord les professeurs d’études françaises, tous grands spécialistes de littérature, tels Tôru Shimizu(spécialiste de Mallarmé, de Valéry et de Blanchot), Moriaki Watanabe (spécialiste de Mallarmé, de Claudel et aussi metteur en scène) et Shiguéhiko Hasumi(spécialiste de Flaubert, critique littéraire et critique du cinéma et le Président de l’Université de Tokyo de 1997 à 2001) , Kôichi Toyosaki(spécialiste de Lautréamont, traducteur entre autres de Derrida) qui ont traduit et introduit Foucault et la génération structuraliste et poststructuraliste dans la vie intellectuelle japonaise. Cela signifie que la pensée de Foucault trouva d’emblée les meilleurs traducteurs et introduteurs ; ces grands spécialistes d’études françaises ont préparé la réception de Foucault, travaillé à transformer la constellation discursive de la scène intellectuelle et inventé les nouveaux langages pour parler littérature, philosophie, cinéma ou théâtre.
   C’est que d’une manière générale, vers 1970, la société japonaise connaît une grande mutation : l’après-guerre prend fin, les symptômes de la société de consommation se multiplient, la crise des institutions s’annonce avec les révoltes d’étudiants et l’humanisme existentialo-marxiste s’essouffle. C’est dans cette atmosphère, mondialement partagée, il est vrai, de la fin des années 1960 et du début des années 1970 que la pensée de Foucault est recueillie ici. L’annonce de la fin imminente de l’Homme, la relativisation de la place de la doctrine de Marx, la mise en cause de la rationalité occidentale que poursuit Foucault depuis l’Histoire de la folie, la mise en avant des questions du langage, du discours, du corps, du savoir et du pouvoir constituent autant de points d’interférences avec les problématiques qui se mirent à se cristalliser dans l’archipel nippon aussi.
   Foucault concluait en 1970 sa conférence à Tokyo :

Le structuralisme et l’histoire contemporaine sont des instruments théoriques grâce auxquels on peut, contre la vieille idée de la continuité, penser réellement et la discontinuité des événements et la transformation de les sociétés . [3]

   C’est qu’avec quelques autres figures exceptionnelles  de la pensée contemporaine française à l’époque, Deleuze, Derrida, Lyotard, Lacan, il incarnait la rupture radicale de la pensée  par rapport aux marxisme et existentialisme ; il révélait une autre façon de penser l’Histoire, avec l’Histoire la Raison et l’Homme une mise en cause radicale de la modernité non seulement occidentale mais mondiale. Les Japonais découvrirent sous leurs yeux cette transformation des modernités, qui les libéraient aussi de leur position de studieux élèves de la modernisation- occidentalisation.
   Ce qu’illustre par exemple la convergence qui se dessine entre les deux penseurs lorsque Foucault rencontre en 1978 avec Ryumêi Yoshimoto, figure originale de la pensée japonaise, pour débattre sur le thème de « Comment se débarrasser du marxisme »[4].
   Au lieu de raisonner sur le registre de la ratio occidentale « logocentrique », les Japonais découvrent une possibilité de penser autrement leur permettant d’interroger leur propre sol de pensée ; il est désormais devenu possible de penser le sol des  positivités de signes, de langage, de discours, d’écriture ; concevoir autrement les jeux pouvoirs et les éthos et les institutions.

II. Le Gai savoir : les sciences humaines et les néo-académiciens

   Du milieu des années 1970 et à la fin des années 1980, se succèderont les venues des protagonistes de pensée contemporaine, Derrida, Lyotard, Bourdieu, Baudrillard, Kristeva, Guattari. De multiples contacts et de liens qui se nouent entre et les penseurs, philosophes, intelletctuels et essayistes japonais de l’époque, naîtront les mouvements et courants de pensées contemporaines d’obédience structurale ou post-structurale. Ces courants de pensée, on les dénommera « Gendai shisô (la pensée contemporaine)  » ou « France Gendai Shisô (la pensée contemporaine française) » , dénomination en somme assez analogue à celle aux Etats-Unis  « Théory » ou « French Théory ». On pourrait énumérer parmi les noms les plus représentatifs, outre les littéraires déjà cités, Masao Yamaguchi, anthropologue, Yûjirô Nakamura, philosophe, Kôjin Karatani, critique littéraire, Keizaburô Maruyama, linguiste, Chizuko Ueno, féministe, etc.
   Les revues se font jour dans ces mouvances et  les discours des sciences humaines d’inspiration poststructuraliste commencent à se généraliser. Ainsi la revue Païdëia, fondée en 1970, publiera en 1972 par les soins de son rédacteur en chef Mikitaka Nakano (1943-2007) son numéro spécial « Foucault »  dans lequel on trouve la « Réponse à Derida », une première version de « Mon corps, ce papier, ce feu » qui attisa comme on le sait la fameuse polémique Foucault-Derrida. Nakano  par la suite participa successivement à la fondation de la revue Gendai Shiso 1974- et de l’Epistêmè (1975-1979) ,  deux revues-phares du poststructuralisme et postmodernisme des années 1980. L’éditeur académique central comme Iwanami (qu’on pourrait cosidérer comme un équivalent d’un Gallimard en France) va créer une nouvelle revue scientifique Hermès (1984-1997), qui regroupera les intellectuels de figure comme Arata Isozaki, architecte, Kenzaburô Ôe, romancier et futur Prix Nobel de littérature en 1994, Tôru Takemitsu, compositeur, Makoto Ôoka, poète, Masao Yamaguchi et Yûjirô Nakamura.
   Une nouvelle constellation du champ du savoir se dessine ainsi au tournant de 1980 avec les tenants de nouveaux discours en sciences humaines et en domaines de création culturelle. Foucault occupe la position cardinale dans cette transformation du savoir : ses travaux constituent les points de repères par rapport auxquels s’ordonnent les nouvelles catégories de pensée, s’articulent les nouveaux paradigmes théoriques, qualifiés souvent de « structuraux ». En effet, on se met à raisonner en termes de « discours », de « savoir », de « pouvoir », d’ « épistêméé », de « représentation », etc. Nakamura publie les Jutsugo Shû (Vocabulaires), Hasumi Foucault Deleuze Derrida, Watanabe Tetsugaku no Butai(Scènes de la philosophie entretiens avec Foucault). Leur rôle ne sera pas resté celui de simple traducteur. Ou plutôt la traduction est beaucoup plus que la traduction. Hasumi invente une nouvelle écriture critique, une nouvelle manière de parler de littérature et de cinéma. Watanabe va radicalement transformer le discours sur la corporalité théârale. Sans leur travail de création de nouveaux langages critiques, n’auraient pas été possibles une part importante des créations scéniques et cinématographiques des annéees 1980 et 1990 ; sans ces renouvèlements critiques n’auraient été possibles le postmodernisme en architecture, en littérature, en théâtre et musique.
   Sans les paradigmes Foucault, il est inconcevable qu’il y eût une telle modification du sol épistémique de la pensée.
  

La querelle du « new academism »

   La société japonaise bascule dans l’ère dit « postmoderne » dans les années 1980. La société de consommation y avance avec cadence toujours plus accentuée.  Dans ce contexte, l’archipel se sentira concerné de près par la querelle du postmoderne ; viendront tour à tour donner leurs conférences à Tokyo Derrida, Habermas, Lyotard, Rorty, La querelle du postmoderne n’a pas comme théâtre seulement l’Europe et les Etats-Unis, le Japon constitue  un troisième pôle de la querelle du postmoderne.
   Les discours postmodernes sont portés par la nouvelle génération. Au début des années 1980, Le  Kozo to chikara (Structure et Force) d’un jeune économiste philosophe Akira Asada et le Tibet no Mozart(Le Mozart tibétain) d’un jeun anthropologue Shinichi Nakazawa deviennent un best seller et provoque un phénomène social dénommé « New Aca boom ». Cela bouscule le vieil univers académique. Cette mutation du savoir divise les intellectuels et s’accompagne de remous et bouleversements : la nomination du jeun anthropologue Nakazawa au poste de maître assistant à Komaba est refusé par le conseil de l’Université  et cela fait scandale. La polémique et la bataille est indispensable lorsque s’impose une nouvelle force culturelle. La querelle du « neo-académisme » en est de ce phénomène de la lutte symbolique.
   Mais au fur et à mesure de l’évolution de la situation, durant les années 1980-1990, la vague du nouveau savoir pénètre dans  les institutions ;  non seulement, ces nouveaux intellectuels et penseurs s’imposent dans les champs de revues et d’éditions en créant nouvelles revues (Hermes, Hihyô Kukan( Espace critique), ou Représentations) et collections (Hermes, Postmodern).
   Au début des années 1990, avec réformes universitaires, ils entrent dans l’appareil académique.
   L’université de Tokyo a deux campus : Hongo et Komaba. Si Hongo qui s’est développé à partir de l’ancienne université impériale est resté traditionnaliste, Komaba développé à partir de l’ancien lycée impérial, où sont enseignées les humanités est de loin  moderniste.
   Watanabe et Hasumi créèrent un nouveau départment « Hyoshô Bunkaron (Théories et Représentation) » au campus Komaba de l’Université de Tokyo ; dès le début des années 1990, ces nouvelles tendances entrent dans les matières d’enseignement à l’université en sciences humaines et sociales : Foucault entre dans les programmes d’enseignements des humanités à l’université.
   La trilogie des manuels universitaires (Chino giho(L’art du savoir), Chi no Ronri(la logique du savoir), Chi no rinri(l’éthique du savoir) compilée par le philosophe Yasuo Kobayashi, disciple de Derrida et de Lyotard, signe le renouvellement de l’enseignement des Humanités de l’Université, devient à son tour un best seller au début des années 1990 ; le « chi (le savoir) », terme à forte connotation foucauldienne entre dans le vocabulaire des institutions académiques.

3. Les paradigmes « Foucault »

   Lors de son deuxième séjour en 1978, Foucault s’entretint, hormis les professeurs d’études françaises évoqués ci-dessus,  avec Maruyama Masao, Ryumei Yoshimoto,  Mitsuyoshi Saigusa,: principales figures de pensée japonaise à l’époque ; ces rencontres laisseront un certain nombres d’entretiens(Yoshimoto) ainsi que les citations(Maruyama) ou encore sans doute un souvenir de la pratique de technique de soi dans un temple zen (Saigusa).
   Dans la conférence, donnée lors de ce deuxième séjour, sur la « philosophie analytique de la politique »[5], Foucault cite également le nom de Maruyama Masao pour signaler une possible comparaison du pastorat avec le confucianisme ; il évoque au-delà une série de possibles confrontations d’études entre l’Occident et le Japon : sur les manières dont s’ordonnent les « jeux de pouvoir » autour de la folie, de la médecine, de la maladie, de pénalité et de la prison, encore la sexualité et la gouvernementalité.
   Foucault souligne à juste titre la nécessité de confronter les deux expériences de la modernité :

    Ici, la manière de penser antérieure à la modernisation et celle du type de l’Europe moderne coexistent, et je compte travailler à l’analyse de ces questions avec des spécialistes japonais. [6]

   Comment ne pas voir en effet que la société japonaise avait connu les phénomènes sociaux analogues ; l’état, la prison, la discipline, la sexualité, la technique de soi, etc. ? Comment ne pas reconnaître la nécessité de poursuivre ces interrogations sur la modernisation et de la modernité ?
Si cette proposition d’études comparatives ne paraît pas avoir été suivie immédiatement après, tout se passe comme si les années ultérieures rendaient les effets à retardements
   Les paradigmes introduits par la génération poststructuraliste en général et par Foucault en particulier devaient asseoir les sciences humaines et sociales sur le sol de positivité qui n’existait pas avant eux : se découvraient ainsi les jeux de savoir et de pouvoir, l’ordre discursif, avec de nouvelles « positivités ». Pour que les recherches s’organisent pour refléter ces impulsions épistémologiques, il fallait un temps de réorganisation de recherches.
   En effet, s’il est certes difficile de citer des exemples d’ « application » directe de la « méthode » de Foucault, si tant est qu’il y en a une, il est encore plus difficile de citer de grandes études novatrices en sciences humaines et sociales de l’époque qui ne s’en soient pas inspirée.
   Les catégories foucaldiennes, tels « discours », « savoir »,  « pouvoir », « discipline », « pastorat » , « gouvernementalité », « technique de soi », etc. ont pénétré les multiples domaines de recherches en sciences humaines et sociales : la terminologie d’origine foucaldienne est devenue assez vite une monnaie épistémique courante. Les grandes études vont paraître en relétant de multiple façon les différents aspects du travail de Foucault.
   En histoire littéraire, Kojin Karatani(1941- ) , figure de proue du postmodernisme japonais, a donné le la avec son Kindai Nihon Bungaku no Kigen (Les Origines de la littérature moderne au Japon, 1980), en illustrant la formation discursive de la littérature moderne en appliquant assez librement la théorie du discours de Foucault. Sur le rapport de la confession et de la formation de l’intériorité littéraire, la formation du langage littéraire oral, le problème de la représentation, etc., Foucault permet d’ouvrir une nouvelle perspective pour la lecture de la modernité littéraire.
   On pourrait citer parmi les ouvrages en histoire des idées Hermann Ooms sur la Tokugawa Ideology[7], qui prolonge à sa manière l’aspiration de Foucault de voir étudier le confucianisme de l’ère Tokugawa, dans le prolongement de l’étude de Maruyama et de son étude sur le pastorat ; il y a aussi la très grande étude par Naoki Sakai sur la formation discursive du 18ème siècle japonais sur la parole et le langage :  Voices of the Past: The Status of Language in Eighteenth-Century Japanese Discourse[8] ; on peut y associer aussi la monumentale étude sur la recatégorisation et la traduction culturelle constitutives de la pensée moderne japonaise par Shinichi Yamamuro : Shisou Kadaï tosite no Asia (Asie comme tâche à penser)[9].
   Le Japon étant une société disciplinaire exemplaire à bien d’égards, l’introduction du travail de Foucault n’a pas ménqué de suciter les études sur l’hôpital, la psychiatrie, le prison, l’usine, l’école. Si la plupart de ces travaux sont resté dans les communications de sociétés ou dans les revues scientifiques, on pourra citer les ouvrages sur l’école l’étude du système disciplinaire du Meiji par Toshihiko Saitô[10] ou sur le discours de l’éducation par Teruyuki Hirota[11].
   Dans les Gender Studies, les Gay studies, les Queer Studies , Foucault est bien sûr la référence obligée. Depuis les années 1980, les théoriciens et théoriciennes s’inspirent de diverses manières des travaux de Foucault : cette référence foucaldienne est aussi doublée de celles aux théoriciens contemporains comme Judith Butler.
   Dans les études de média et de discursivités, la référence de Foucault est aussi prégnante. Si je me permets de me référer à mes travaux et ceux de mes proches, depuis les années 1990, à l’Université de Tokyo a créé un département d’études sur la Gengotai(la discursivité) à côté de celui sur la Culture et la Représentation : les collections « Gendotaï » ainsi que la « Hyoushou no disukûru (Représenation et Discours) » ont été lancées aux the University of Tokyo Press, ce qui pour témoigner de développements et approfondissements de la problématique foucaldienne dans les recherches académiques. Les tenants de Cultural Studies ou Postcolonial Studies eux aussi prolongent et développent  à leur manière les interrogations foucaldiennes[12] .
   Tout ceci montre que durant ce dernier quart de siècle, les références aux œuvres de Foucault se sont globalisées voire même se sont « créolisées » : il y a beaucoup de « Foucault » qui ne proviennent pas seulement de France mais d’autres horizons culturels : « Foucault » d’Europe ou des Etats-Unis et d’Amérique mais aussi d’Asie et du Tiers-Monde. Ainsi le siècle  est devenu véritablement foucaldien.

4. Vialités  « Foucault »

  La vitalité de la pensée foucaldienne ne s’est pas épuisée, tant s’en faut,  dans ce vinght-et-unième siècle. La traduction intégrale des Dits et Ecrits sous la direction de Y. Kobayashi, de Hisaki Matsuura et de H. Ishida, disciples de Watanabe et de Hasumi, se fit jour en dix volumes chez l’éditeur Chikuma Shobô (les dix tomes publiés de 1998 à 2002). La traduction également intégrale des Cours au Collège de France est en cours de publication chez le même éditeur : on en est au septième tome selon l’ordre de parutions en France : ces travaux de traductions sont menés par de plus jeunes chercheurs formés à l’école de Komaba. 
  Il y a aussi accumulation d’éruditions sur Foucault ; Gen Nakayama qui a beaucoup traduit Foucault, publie ses monographies monumentales[13]  ; parmi les jeunes chercheurs , il y en a qui se sont faits spécialiste avec leurs thèses sur Foucault[14].
  Ainsi la réception de Foucault s’est considérablement transformée et s’est enrichie durant cette dernière décade. L’interrogation sur les Lumières et la modernité, le biopouvoir et la biopolitque, l’ordre néolibéral et de l’Etat-providence, la sécurité et la population, la gouvernementalité et la technique de soi, toutes ces lignes de force se dégageant du nouveau corpus ont fait du Foucault plus que jamais d’une actualité politique inépuisable.
 En effet, dans ce début du vingt-et-unième siècle, face à la globalisation et l’avancée de l’Empire avec son ordre de guerres, multiples étaient ceux qui cherchèrent les clefs dans le corpus foucaldien. Ainsi, il s’est formé une génération de jeunes sociologues qui en se fondant sur les concepts de Foucault tentent de formuler leurs critiques sociales[15].Les usages de Foucault pour la critique de la société et de l’ordre mondial est ainsi plus que jamais d’actualité ; Foucault est vivant à côté d’un Négri, d’un Agamben ou d’un Stiegler.., tout ceci montre la vitalité de sa pensée.
 

Conclusion : Le siècle de Foucault

  Que peut-on conclure provisoirement de la réception japonaise de Foucault depuis ces cinquante ans ?
   Lors du colloque qui s’est tenu en 1991 au campus Komaba de l’Université Tôdaï, les organisateurs l’avaient intitulé « Le siècle de Michel Foucault »[16].  Avec un peu de recul historique « Foucault » paraît effectivement incrusté dans ce « siècle » -- au sens étymologique et religieux de temps du monde, dans « son sens péjoratif » même, dit Foucault. Il remarque pour introduire son
    « Il est certain qu’on vit maintenant dans un monde plein : la Terre est devenue ronde, et qu’elle est devenue surpeuplée », dit-il.[17]
   Au bout de la modernisation et partant de l’occidentalisation des catégories de pensée et de culture, les Japonais avaient  rencontré cette figure d’une pensée autre qui mettait radicalement en cause justement l’Histoire de la rationalité occidentale en rendant ainsi possible de situer sur un autre plan les interrogations sur l’expérience historique de la vérité.
   Et à propos du structuralisme, Foucault dit dans le même entretien : « Oui, le structuralisme, ce qu’on a appelé structuralisme, au fond, n’a jamais existé en dehors de quelques penseurs, ethnologues, historiens des religions et linguistes, mais ce qu’on a appelé structuralisme se caractérisait justement par certaine libération ou affranchissement, déplacement, si vous voulez par rapport au privilège hégélien de l’histoire ».[18]
  
 Les paradigmes Foucault ont permis en effet de placer sur un autre plan de positivités les problématisations du savoir, du pouvoir, de la folie ou de la sexualité. De véritables dialogues des civilisations avaient été engagés ainsi, non certes à la manière de la rencontre d’un marin anglais avec un shogun telle que raconte l’Ordre du discours[19], mais en rendant en tout cas sensible des deux côtés une hétérotopie de pensées, provoquant des secousses ontologiques ébranlant les ordres des choses.
   A cette rencontre du dehors, sont venu en ajouter les débats et les événements du monde entier : si nous nous sommes séparé de Foucault de son vivant au milieu des années 1980, ses œuvres ont fait chemin avec les cours du monde. Depuis les débats sur le postmoderne et la modernité, jusqu’à ceux plus récents sur la mondialisation au début de ce siècle, alors que les publications des Dits et Ecrits et des Cours venaient enrichir le corpus foucaldien, le monde n’a cessé de trouver de nouvelles lectures de Foucault et ainsi de lire l’évolution du monde à l’aide des ses concepts : ceci est particulièrement vrai pour les discussions sur la sexualité, la technologie du pouvoir, sur la biopolitique et le biopouvoir, sur la gouvernementalité et les techniques de soi.
   De par sa hétérotopie historique et culturelle, le Japon constitue un lieu intense d’interrogations selon les lumières foucaldiennes. C’est en ce sens que les Japonais se maintiendront encore longtemps près de cette figure singulière et irrésistible de la pensée qu’a été Michel Foucault.




[1] « Sexualité et politique », entretien avec C. Nemoto et M. Watanabe, le 27 avril 1978 (Dits et écrits tome III, p. 526)
[2] « La scène de la philosophie », entretien avec Moriaki Watanabe, Dits et écrits, tome III, No.234, p.571 et sq.
[3] « Revenir à l’histoire »,  Dits et Ecrits, tome II, p.281
[4] « Méthodologie pour la connaissance: comment se débarrasser du marxisme », in Dits et Ecrits, tome III, pp.595 et sq.
[5] Dits et Ecrits, tome III, No. 232 « La philosophie analytique de la politique », pp. 534 et sq.
[6]  « Sexualité et politique », entretien avec C. Nemoto et M. Watanabe, le 27 avril 1978 (Dits et écrits tome III, p. 526)
[7] Tokugawa Ideology: Early Constructs, 1570-1680 (Michigan Classics in Japanese Studies), 1985
[8] Naoki Sakaï: Voices of the Past: The Status of Language in Eighteenth-Century Japanese Discourse, Cornell Univ. Press, 1992.
[9] Shisou Kadaï tosite no Asia (Asie comme tâche à penser), Iwanami, 2001
[10] Kyousou to Kanri no Gakkoushi (Compétition et discipline à l’école), The University of Tokyo Press. 1995.
[11] Kyouiku gensetu no Rekishi Shakaigaku (Sociologie historique du discours d’éducation), Nagoya University Press, 2001.
[12] On pourra citer le groupe de recherches de Cultural Studies autour de Shunya Yoshimi, sociologue et professeur à l’Université de Tokyo.
[13] Seikenryoku to Tôchisei(Le biopouvoir et la gouvernementalité)(2010), Sikou no Koukogaku(L’archéologie de la pensée) (2010)
[14] On pourra citer la thèse de Yasuyuki Sinkai:  L'invisible visible : Etudes sur Michel Foucault, thèse présentée à EHESS en 1999.
[15] La critique de l’ordre néolibéral a trouvé une formulation philosophique intéressante par Takashi Sakai avec son Jiyû-ron (2001) ; un autre jeune sociologue, Nozomi Shibuya a publié une critique du pouvoir libéral : Tamashii no Roudô (2003) ; sur le pouvoir psychiatrique et sécuritaire au Japon, Kazuya Serizawa a publié des essais pénétrants dans la lignée de Foucault.
[16] Le colloque international « Le siècle de Michel Foucault », organisé par Moriaki Watanabé et Shiguéhiko Hasumi, au campus Komaba de l’Université de Tokyo en 1991 auquel ont participé notamment Daniel Defert, François Ewald, Slavoy Zizeck, Hubert. L. Dreyfus, Paul Rabinow, Barabara Cassin, Judith Revel, Kojin Karatani, Akira Asada, Yujirô Nakamura, Yauo Kobayashi, Hidetaka Ishida.
[17] III. p.577
[18] III. p.579
[19] L’Ordre du discours, p. 39 et sq.

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